Là où règnent l’intransigeance, l’intolérance ou l’indifférence, on ne célèbre pas le sacrement du frère retrouvé, mais on expérimente le pire abîme de l’enfer existentiel.
Le mot « réconciliation » est riche de sens dans la langue grecque. Apokatallasso signifie se réconcilier complètement. Le substantif katallage indique l’échange, la flexibilité, l’ouverture et la rencontre avec un frère qui mériterait la punition sur le plan juridique.
Jésus révolutionne la logique de la réconciliation, car c’est l’offensé qui fait le premier mouvement vers le frère offenseur. S’il ne garde pas de rancœur, il se montre supérieur à son agresseur. Le modèle est Jésus lui-même, qui tend la main à son traître Judas en l’appelant « ami ».
La réconciliation authentique exige l’humilité, l’abaissement de soi et le courage de la vérité dans la charité pour récupérer un frère perdu.
1. QUI OFFENSE RESTE UN FRÈRE
Jésus ne fait pas un discours utopique sur un pacifisme illusoire dans un monde chimérique, inexistant (nusquam). Le Fils de Dieu connaît nos misères, nos tendances à l’autodéfense, nos rapports pollués par l’inimitié qui génère souvent des conflits.
Simone Weil, philosophe française, dans son livre intitulé La Pesanteur et la Grâce, affirme qu’en nous cohabitent la loi de la grâce et celle de la pesanteur, définie par saint Augustin comme « la volonté perverse, corrompue » par l’amour de soi.
La loi de la grâce est une révolution opérée par Jésus, où il renverse la logique humaine du « œil pour œil, dent pour dent » (Mt 5,38).
La nouveauté de cette loi est que l’homme qui offense son prochain reste un frère à gagner. L’apôtre Paul dit ainsi : « Car dans une grande maison, il n’y a pas seulement des vases d’or et d’argent, mais aussi de bois et de terre ; les uns sont pour l’ornement, les autres pour l’ignominie » (2 Tm 2,19-20).
Le Fils de Dieu, qui n’est pas venu abolir la Loi et les Prophètes, mais les accomplir (Mt 5,17), nous invite à adhérer à la logique de la miséricorde du Père, qui pleure notre mal comme une mère.
Le processus de réconciliation n’est pas l’oubli, mais le courage de dire la vérité avec franchise et charité, afin que le frère ne s’enfonce pas dans sa perversion.
Jésus nous enseigne, dans ce quatrième discours, qu’avec l’accueil de la grâce qui vient de lui, l’impossible pardon humain devient réalité.
En quoi consiste cette révolution ? Selon saint Augustin, dans la loi normale, « les semblables s’unissent et les opposés se fuient » (Sermon 15). Par contre, Jésus enseigne l’harmonie des opposés pour constituer un tissu sans couture de relations.
Jésus dit qu’il faut aimer nos ennemis et prier pour nos persécuteurs (Mt 5,44). Il s’agit d’une invitation à imiter la bonté providentielle du Père, « qui fait lever son soleil et fait tomber sa pluie sur les méchants et sur les bons ».
Nous sommes tous pécheurs, si bien que nous implorons le Père de « pardonner nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » (Mt 6,12).
Jésus met en cause l’hypocrisie des pharisiens en leur disant : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre » (Jn 8,7).
Dans le discours, l’homme qui offense reste un frère à gagner. Dans cette révolution, c’est celui qui est offensé qui va trouver celui qui l’a offensé.
Il faut de l’humilité pour ne pas humilier un frère, du courage pour dépasser un passé plein de haine, d’amertume et de rancœur, afin de construire un avenir plein d’espérance et de joie.
Ces retrouvailles deviennent une liturgie pour célébrer le sacrement du frère.
2. LE COURAGE DE LA VÉRITÉ DANS LA CHARITÉ ET L’HUMILITÉ
Comment libérer un frère qui vit dans la captivité du mal librement commis ?
Jésus nous donne ces indications.
Premièrement, il faut vaincre la peur en allant rencontrer la personne pour lui parler dans la vérité, avec délicatesse. Il faut une purification, un déblayage complet, une mortification du moi, pour ouvrir le chemin du dialogue dans un franc-parler, afin de retrouver la perle perdue dans une masse de vices.
Saint Augustin insiste sur le renoncement à soi dans la correction fraternelle en disant : « Si tu le fais pour l’amour de toi-même, tu ne fais rien. Si tu le fais pour l’amour du frère, tu fais bien » (Si amore tui id facis, nihil facis. Si amore illius facis, optime facis, Discours 82).
Deuxièmement, s’il n’écoute pas, il faut encore du courage pour ne pas jeter l’eau sale du bain avec l’enfant.
Jésus nous invite à impliquer deux ou trois personnes. S’il reste récalcitrant, il faut convoquer la communauté, en grec ekklesia. La parole d’un représentant de la communauté est investie d’autorité.
S’il n’écoute pas non plus la communauté, qu’il soit considéré comme païen ou publicain.
Jésus ne dit pas qu’il faut abandonner cette personne rebelle. La loi nouvelle du pardon n’est pas l’oubli des offenses.
La correction fraternelle ne se réduit pas à la banalité d’un baiser fallacieux ou d’une embrassade pleine d’hypocrisie, pour faire semblant qu’on a oublié les offenses subies.
La vérité dans la charité et dans l’humilité est la loi pour gagner un frère.
3. N’AYEZ DE DETTE ENVERS PERSONNE, SAUF L’AMOUR MUTUEL
La première lecture du livre d’Ézéchiel est une anticipation pédagogique de la loi nouvelle du Christ.
Dieu, par son prophète, ne veut perdre personne. Le prophète a la mission de guetteur, de veilleur sur le peuple de Dieu, afin que personne ne se perde.
La parole de Dieu, dont il est le porte-parole, a pour fin de guider, de corriger et d’édifier l’individu et la communauté.
Si le prophète fait ce qu’il veut, s’il n’avertit pas le méchant pour qu’il se convertisse, il rendra compte de son irresponsabilité.
Chacun, par le baptême et la confirmation, participe à la mission prophétique et sacerdotale.
Cette vocation de guetteur, en vue d’avertir celui ou celle qui veut tomber plus bas dans le péché mortel, concerne chaque membre de la communauté chrétienne.
Le péché grave qui doit être éradiqué est l’indifférence.
Saint Paul, dans la seconde lecture, nous donne cette règle de vie pour vivre en harmonie avec les autres : « N’ayez de dettes envers personne, sinon celle de l’amour mutuel ».
Cet amour est vécu à travers des actes concrets, comme la correction fraternelle, le courage de dire la vérité sans recourir à la violence et la confiance en toute personne qui allume en elle la lumière de la liberté du cœur.
« La charité ne fait point de tort au prochain. La charité est donc la Loi dans sa plénitude » (Rm 13,10).
4. PRIÈRE DE LIBÉRATION
Seigneur Jésus, toi qui es venu chercher la brebis égarée, Seigneur, fais-nous revenir et prends pitié de nous.
Toi qui t’inclines pour laver nos pieds souillés, panser les cœurs brisés et accablés de souffrance, Seigneur, viens à notre secours.
Toi qui tends la main à Judas qui te trahit en l’appelant « ami », Seigneur, aide-nous à accueillir avec bienveillance ceux qui nous ont offensés.
Accorde-nous le courage du pardon dans la sincérité du cœur.
Amen !
Bon dimanche, frères et sœurs.
Paix et joie dans nos cœurs et dans le monde.
Ton frère,
Abbé Ferdinand Nindorera









