Dieu avec nous et pour nous ne peut pas abandonner ses serviteurs dans le gouffre du désespoir. L’expérience des disciples d’Emmaüs illumine tout homme déçu par la vie, où rien ne peut combler son vide. Pour ces disciples, le Vendredi saint, le jour de « l’Ecce homo », met fin à tout rêve et à tout espoir qu’ils avaient mis en Jésus comme sauveur du monde. Dans la grande tristesse, ils n’ont plus d’autre choix que celui de regagner leur village.
Jésus ressuscité marche avec eux sous la figure de l’étranger pour leur donner la joie et ouvrir leurs yeux. Comment cette expérience illumine-t-elle tout homme, l’Église et l’histoire ? Souvent nous tombons dans le dualisme entre Vendredi saint et le dimanche de Pâques. Pourtant les deux événements sont indissociables.
1. LE DRAME DU "VENDREDI SAINT"
Hegel appelle le Vendredi saint « Freitag-Schaden », jour du dommage et de la tragédie. Le philosophe du nihilisme Friedrich Nietzsche, dans la ligne du philosophe de « l’Esprit absolu », déclare à travers le personnage du fou la « mort de Dieu ».
Un fou, muni d’une lanterne allumée au milieu du jour, se présente sur la place publique et crie : « Où est Dieu ? ». La foule le prend en dérision. Fâché contre la superficialité des gens, il les foudroie du regard et dit : « Je vous annonce une triste nouvelle. Dieu est mort ! Dieu est mort », et ajoute : « Nous sommes tous ses meurtriers » (La Gai savoir, §125).
Après cette annonce sans effet, le fou brise la lanterne et dit : « Je suis venu trop tôt ». Dans cet aphorisme, le philosophe observe qu’avec la mort de Dieu, « le soleil qui éclairait les horizons est effacé et nous sommes embarqués dans un océan infini et obscur, et rien n’est plus dangereux que de marcher sans savoir où l’on va ».
Dans ce contexte, il ne reste qu’une possibilité selon Nietzsche : retourner en arrière pour retrouver « le sens de la terre ».
Pour les deux disciples d’Emmaüs, Jérusalem est devenu un cauchemar, au point qu’il est absurde d’y rester. Les horizons de l’espérance sont fermés. Pour eux, l’histoire du salut s’arrête avec le Vendredi saint. Sans Jésus, l’amitié, la fraternité et la communauté n’ont plus de sens.
Jean Greisch s’interroge : là où Dieu n’existe pas, tout est-il permis ? Il n’y a plus de repère moral objectif : le bien et le mal, le vrai et le faux sont confondus.
Les disciples d’Emmaüs, en retournant dans leur village, font route avec un inconnu. En écoutant cet étranger qui leur explique les Écritures, ils le prient de rester avec eux, car la nuit est proche et le jour baisse.
Sans la lumière de la résurrection, nous sommes désorientés. À chaque pas que nous posons, nous trébuchons, nous errons hors du chemin. La Parole du Seigneur est la lumière sur nos pas.
2. LA CHALEUR DU CŒUR
Au cours du chemin, les disciples d’Emmaüs ne dialoguent pas, mais se lamentent. Peut-être établissent-ils leur part de responsabilité, de complicité dans la mort de Jésus, comme le fou qui implique tous : « Nous sommes tous ses meurtriers ».
Pour les deux disciples, les ponts sont coupés, la voie du ciel est fermée. Dans cette expérience, l’homme retourne à ses anciennes habitudes auxquelles il avait renoncé après avoir rencontré Jésus. Ce retour aux pratiques anciennes est ce que Nietzsche appelle « le sens de la terre ».
Même Pierre avait repris avec ses amis son ancien métier de pêcheur de poissons, alors qu’il était destiné à devenir pêcheur d’hommes.
La tentation de rester au Vendredi saint nous guette tous, surtout quand les grandes puissances négatives écrasent la veuve et l’orphelin, condamnent les rescapés sans défense à l’exil, exterminent les peuples, détruisent les ponts de rencontre, construisent des murs de séparation et se déclarent faiseurs de paix.
Voilà, chers frères et sœurs, la condition existentielle d’irritation, de désorientation et de retour à nos anciennes habitudes dans laquelle Jésus trouve les disciples d’Emmaüs, qui nous représentent.
Selon Romano Guardini, Jésus qui apparaît et disparaît, qui se donne et se retire, « se trouve dans le seuil entre le temps et l’éternité ». Il se révèle aux cœurs accablés de douleur pour allumer leur espérance.
Selon Marie de Hennezel, « la chaleur du cœur empêche nos corps de rouiller ». La parole de Jésus décongèle les cœurs des disciples, qui passent de la lamentation à l’émerveillement :
« Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures ? »
Jésus vient comme évangélisateur, sortant à la rencontre des désespérés de la vie pour les combler d’espérance.
3. LA VISION PAR LE PAIN ROMPU
La méthodologie de Jésus est progressive et ascendante. Premièrement, il se fait ignorant du scandale récent produit à Jérusalem, jusqu’à subir de vives reproches de la part de Cléophas.
Deuxièmement, il leur explique la Parole qui réjouit leur cœur. C’est ainsi que les disciples supplient l’inconnu de rester avec eux, car le soir tombe et le jour touche à son terme.
Ils veulent offrir l’hospitalité à cet inconnu qui leur révèle le sens des Écritures. Jésus ne refuse jamais l’invitation, afin de nous donner ce que nous ne pouvons pas nous procurer, malgré nos apparentes richesses.
La troisième étape décisive est la fraction du pain. Avec ce geste eucharistique, leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent.
La chaleur du cœur et l’ouverture des yeux de la foi leur permettent de sortir dans la nuit pour annoncer que Jésus est vivant. « À cette heure même, ils partirent et s’en retournèrent à Jérusalem » pour annoncer aux frères : « Le Seigneur est ressuscité », Alléluia.
4. PRIÈRE : RESTE AVEC NOUS
Sur le chemin de notre Emmaüs, prions :
Reste avec nous, Seigneur, déjà le jour baisse et la nuit tombe. Viens ouvrir nos cœurs pour qu’à notre tour nous ouvrions les yeux afin de te reconnaître et de t’annoncer.
Reste avec nous, Seigneur, en ce temps de violence et de peur généralisée liée à la folie meurtrière de ceux qui allument le feu de la guerre. Sans toi nous sommes perdus. Sur le chemin de la vie, sois notre lumière.
Rends-nous témoins de ta miséricorde auprès des frères et sœurs découragés. Amen.
Bon dimanche, frères et sœurs.
Paix et joie dans nos cœurs et dans le monde.
Ton frère
Abbé Ferdinand Nindorera











