Élaboré entre 2022 et 2025, le texte affirme que la protection de l’environnement ne relève pas seulement de l’éthique ou de la politique : elle touche directement à la relation de l’être humain avec Dieu. Face à la dégradation de la planète, la Commission appelle à une véritable « conversion écologique », fondée sur la responsabilité, la fraternité, la sobriété et l’attention portée aux plus fragiles.
La crise écologique ne peut plus être considérée comme une question extérieure à la foi chrétienne. C’est l’une des principales affirmations du nouveau document de la Commission théologique internationale (CTI), intitulé « Prendre soin de notre maison commune – Réponse responsable et fraternelle au Dieu trinitaire », publié ce mercredi 2 septembre avec l’autorisation du pape Léon XIV. Le texte est l’aboutissement d’un travail engagé en 2022 et poursuivi jusqu’en 2025, dans un contexte marqué par l’accélération du dérèglement climatique, l’érosion de la biodiversité, les conflits armés, les migrations et l’aggravation des inégalités.
Pour la CTI, la crise actuelle est à la fois écologique et sociale. Elle résulte notamment d’une « triple mutation » : la perte progressive de la perception de la nature comme création de Dieu, l’affirmation d’une conception toujours plus anthropocentrique et prédatrice du rapport à la Création, puis l’apparition d’une crise devenue véritablement planétaire. Autrement dit, le problème ne réside pas uniquement dans certaines technologies, certains modèles de production ou certains comportements individuels. Il touche aussi la manière dont les sociétés contemporaines conçoivent leur place dans le monde.
Le document part d’un principe simple mais décisif : tout est lié. La Création porte, selon la Commission, une « empreinte non seulement divine, mais aussi trinitaire » et possède une dimension sacramentelle, puisqu’elle renvoie à une réalité qui dépasse ce qui est immédiatement visible. Cette vision conduit à considérer l’être humain non comme un propriétaire absolu de la nature, mais comme une créature appelée à vivre dans une relation juste avec Dieu, avec les autres et avec l’ensemble du monde créé. « Rien ni personne n’est une monade. Tout est interrelié », affirme le texte, qui évoque ainsi « une unique communauté de vie ».
Cette conception entraîne également une réflexion sur les rapports entre science et foi. La science peut chercher à comprendre comment l’univers est apparu et comment il évolue ; la foi, elle, s’interroge sur le pourquoi ultime de l’existence. Pour la CTI, ces deux approches ne sont donc pas nécessairement concurrentes. La cosmologie peut explorer les mécanismes physiques des premières phases de l’univers, tandis que la théologie s’interroge sur le sens de cette existence et sur l’origine métaphysique du monde.
Au centre de cette réflexion se trouve toutefois la personne humaine, créée « à l’image et à la ressemblance de Dieu ». Cette affirmation conduit la Commission à rappeler que les différences d’origine, de genre, de culture, de condition sociale ou de situation économique ne peuvent jamais constituer le fondement d’une hiérarchie entre les êtres humains. Les transformer en instruments de discrimination, de domination ou de soumission revient, selon le document, à s’éloigner du dessein créateur.
Cette vision donne une portée particulièrement concrète à la question écologique. La CTI dresse un constat « très alarmant » de la situation : disparition de la biodiversité, pollution atmosphérique, dégradation de la qualité de l’eau et destruction accélérée des écosystèmes par les guerres. Les conséquences ne sont toutefois pas réparties de manière égale. Les populations les plus pauvres sont souvent les premières à subir les effets de la dégradation de leur environnement, alors même qu’elles disposent de moyens beaucoup plus limités pour s’en protéger. L’exploitation des ressources naturelles peut également provoquer des déplacements de populations et alimenter de nouvelles migrations.
Cette dimension sociale constitue l’un des aspects politiques les plus importants du document. La crise environnementale devient aussi une question de justice entre les peuples, entre les générations et entre ceux qui disposent du plus grand pouvoir économique et ceux qui en subissent les conséquences. La Commission demande ainsi une action urgente à ceux qui exercent des responsabilités publiques. « Ce n’est pas seulement une exigence éthique, mais aussi théologique », souligne le texte en appelant à garantir la durabilité de la planète et l’habitabilité de la « Maison commune ».
La CTI refuse dans le même temps deux visions extrêmes. La première est celle d’un anthropocentrisme prédateur qui ferait de l’être humain « la maîtresse absolue de toute la création ». La seconde serait un biocentrisme ou un écocentrisme qui finirait par absolutiser la nature. Entre ces deux positions, le document reprend l’idée d’un « anthropocentrisme situé », déjà développée sous le pontificat du pape François et reprise par Léon XIV : l’être humain possède une responsabilité particulière, mais celle-ci doit être comprise comme une vocation à devenir « administrateur et serviteur de la Création ».
L’économie n’échappe pas à cette remise en question. La Commission invite à considérer la consommation comme un acte ayant une portée morale. « Tout acte d’achat est un acte moral », affirme-t-elle, soulignant ainsi que les choix individuels participent aussi à l’organisation collective de la production et des échanges. La sobriété, la limitation du gaspillage et une utilisation plus responsable des ressources naturelles ne sont donc pas présentées comme de simples sacrifices, mais comme les expressions concrètes d’une autre manière d’habiter le monde.
Dans cette perspective, l’Eucharistie devient même une « école écologique », parce qu’elle est censée former une attitude de gratitude, de responsabilité et de respect envers la Création. La spiritualité écologique proposée par la CTI ne se limite ainsi pas à des comportements environnementaux : elle entend modifier en profondeur les valeurs qui orientent les modes de vie.
Le document insiste également sur la « logique jubilaire », associée à la fraternité, à la solidarité, à la gratuité et à l’humilité. Cette logique doit conduire à davantage de justice sociale et à une conception des biens qui dépasse la seule accumulation individuelle. Les ressources de la planète ne sont pas uniquement destinées aux générations présentes : elles doivent aussi être préservées pour celles qui viendront après nous.
C’est ici que la question écologique rejoint directement celle de la pauvreté. Pour la Commission, le « cri bouleversant » de la Terre est « tragiquement lié au cri des pauvres ». La protection de l’environnement ne peut donc être dissociée de la lutte contre la pauvreté, de la défense de la dignité humaine et du refus de la guerre. La fraternité devient le principal antidote à ce que le document qualifie d’individualisme « faux, égoïste, atroce et avide ».
La responsabilité n’est toutefois pas identique pour tous. La CTI défend un engagement différencié selon les responsabilités des différentes nations, ce qui renvoie directement aux débats internationaux sur le financement de la transition écologique, l’exploitation des ressources et les conséquences historiques des différents modèles de développement. Les pays et les acteurs économiques qui disposent de davantage de moyens et ont davantage contribué à la dégradation environnementale ne peuvent être placés sur le même plan que les populations qui en subissent les conséquences sans avoir bénéficié des mêmes avantages.
La Commission élargit enfin sa réflexion au dialogue avec les autres religions. Elle relève plusieurs convergences : l’interdépendance de tout ce qui existe, le respect des êtres vivants et la responsabilité particulière de l’être humain. « Du point de vue de la foi chrétienne, les portes sont ouvertes à une collaboration interreligieuse », affirme le document, qui considère la sauvegarde de la Création comme un domaine possible de coopération au-delà des différences confessionnelles.
La conclusion donne à l’ensemble une dimension qui dépasse le seul débat environnemental. Pour la CTI, la manière dont l’humanité traite la Création révèle sa manière de se situer devant Dieu. La crise écologique devient ainsi une crise de responsabilité, de solidarité et de sens. Elle appelle à un véritable « virage écologique », inspiré notamment par la figure de saint François d’Assise, mais sans céder au désespoir. Malgré la gravité de la situation, le document conserve une perspective d’espérance, en rappelant que Dieu « fait toutes choses nouvelles ».
Cette affirmation donne au texte une portée politique et sociale particulièrement actuelle : préserver la planète ne signifie pas seulement protéger des paysages, des espèces ou des ressources. Il s’agit aussi de décider quel type de société les générations présentes veulent transmettre aux générations futures. Dans cette perspective, l’écologie chrétienne proposée par la Commission théologique internationale n’est ni une simple défense de la nature ni un programme politique au sens strict. Elle invite à repenser le rapport entre liberté et responsabilité, développement et sobriété, richesse et partage, progrès et limites. Et elle rappelle surtout que, dans une maison commune où « tout est interrelié », le destin de la Terre et celui des plus pauvres ne peuvent être séparés.





