Il y a des anniversaires qui permettent de regarder en arrière et d’autres qui invitent surtout à réfléchir à l’avenir. Les trente ans de la Bibliothèque régionale Bruno Salvadori appartiennent aux deux catégories. Inauguré en septembre 1996 au 2, rue de la Tour du Lépreux, le siège actuel est devenu au fil des années l’un des principaux points de référence culturels d’Aoste et de la Vallée d’Aoste. Pour célébrer cet anniversaire, l’Assessorat de l’Éducation, de la Culture et des Politiques identitaires de la Région autonome Vallée d’Aoste propose un programme de trois jours intitulé « 30 anni insieme. La storia continua – 30 ans ensemble. L’histoire continue ».
La formule est particulièrement bien choisie. Car une bibliothèque n’est plus seulement un endroit où l’on vient emprunter un livre. Elle est aussi un lieu de transmission, d’éducation, de socialisation et parfois même de construction du lien civique. Dans une société où les relations sociales sont de plus en plus fragmentées, où les écrans occupent une place croissante et où les générations se côtoient sans toujours se rencontrer, ces espaces publics peuvent jouer un rôle beaucoup plus important qu’on ne l’imagine.
C’est précisément cette conception que la manifestation entend mettre en avant. Pendant trois jours, les différents « langages » de la bibliothèque seront mis à l’honneur : littérature, art, cinéma, culture locale, jeux, technologies, sciences et multiculturalisme. L’objectif est de montrer que la culture peut être accessible, participative et capable de réunir des publics très différents.
« La bibliothèque est à la fois un pilier social et un lieu d’épanouissement pour l’ensemble des citoyens », souligne Erik Lavevaz, Assesseur à l’Éducation, à la Culture et aux Politiques identitaires. Selon lui, l’initiative doit notamment permettre d’offrir aux jeunes « un espace d’expression stimulant, sûr et inclusif », grâce également à la collaboration des associations culturelles locales. Une vision qui dépasse donc largement la seule promotion de la lecture : « Investir dans le partage culturel reste la clé pour une société plus unie, consciente et solidaire », ajoute l’assesseur.
Le programme commencera le jeudi 10 septembre, à 21 h, au Théâtre Splendor d’Aoste, avec une rencontre littéraire et musicale intitulée La miracolosa stranezza di essere vivi : littérature, intensité, émerveillement. L’écrivain Paolo Di Paolo sera accompagné de l’auteur-compositeur-interprète Davide Mancini. La soirée proposera un parcours à travers les œuvres de grands auteurs des XXe et XXIe siècles, avec l’ambition de réfléchir à la capacité de la littérature à continuer de donner du sens au présent, y compris dans les périodes historiques les plus difficiles.
La musique accompagnera cette réflexion avec Davide Mancini à la guitare et au chant, aux côtés d’Ezio Borghese, Rebecca Cuomo, Luca Gattullo, Emily Moroni et Sofia Parenti. Textes et musique seront ainsi associés pour créer un moment davantage tourné vers l’écoute et la réflexion que vers la simple célébration institutionnelle.
Le vendredi 11 septembre, la bibliothèque sortira d’abord de ses murs. De 18 h à 19 h, une promenade itinérante animée par Le Digourdì partira de l’Arc d’Auguste pour traverser le centre d’Aoste, avec des étapes notamment place Émile Chanoux, à la Porte Prétorienne et place des Franchises, avant d’arriver à la Bibliothèque régionale. Puis, de 19 h à 24 h, la « Nuit Blanche » transformera le bâtiment en un véritable laboratoire culturel.
Sur trois étages, dans la salle de conférence, son foyer et la salle d’étude, les visiteurs pourront découvrir une succession d’activités. Deux expositions permettront notamment de mettre en valeur la création locale et l’évolution technologique de la bibliothèque entre 1996 et 2026. La soirée commencera officiellement de 19 h à 20 h avec la remise des prix aux « Super lecteurs », récompensant les usagers de tous âges ayant effectué le plus grand nombre d’emprunts au cours de 2026. Le gâteau d’anniversaire sera ensuite suivi de « Saveurs multiculturelles », une dégustation de plats provenant de différents pays.
À partir de 20 h, la bibliothèque deviendra un espace particulièrement ouvert à la diversité linguistique et culturelle. Le Tandem Party – Ponts de Mots permettra d’échanger en albanais, arabe, chinois, roumain, portugais et espagnol. La langue française et le francoprovençal seront également présents à travers les associations culturelles valdôtaines, tandis qu’un atelier de poésie et des conseils littéraires seront proposés par le Groupe de lecture de la bibliothèque.
Le dessin et la bande dessinée auront également leur place avec l’atelier animé par l’illustrateur et peintre valdôtain Luca Galvani, alias Attila Schwanz, formé à l’Académie des Beaux-Arts de Brera. Le jeu et les nouvelles technologies seront représentés par GiocAosta, par la Fondation M. I. Viglino et par le défi numérique Bibliogames – Navigateurs numériques. Le cinéma sera au rendez-vous grâce à l’Association AIACE, tandis que le Conservatoire de la Vallée d’Aoste proposera des interventions musicales. Dans le hall, une « Danse Silencieuse » animée par le DJ Set de Philippe Béthaz donnera à la soirée une dimension plus festive.
Cette profusion d’initiatives dit quelque chose de la place que peut occuper une institution culturelle lorsqu’elle accepte de dépasser ses fonctions traditionnelles. La bibliothèque devient alors une infrastructure sociale, au même titre qu’une place publique, un centre sportif ou un équipement de proximité. Elle permet à des personnes qui ne se seraient peut-être jamais rencontrées de partager une expérience, un savoir ou simplement un moment de convivialité.
L’un des aspects les plus intéressants de cette Nuit Blanche est précisément la mobilisation du tissu associatif et scientifique valdôtain. L’Académie Saint-Anselme, l’Alliance Française, l’Association Augusta d’Issime, le Centre d’Études Francoprovençales, le Centre d’Études Les Anciens Remèdes, la Fondation Émile Chanoux, la Fondation Sapegno, la Fondation Clément-Fillietroz, la Fondation M. I. Viglino, l’Institut Agricole Régional, le Conservatoire de la Vallée d’Aoste, l’Institut historique de la Résistance et de la Société Contemporaine, Lo Charaban, le Cactus Film Festival, le Parc national du Grand-Paradis, l’Université du Troisième Âge et l’Université de la Vallée d’Aoste figurent notamment parmi les nombreuses réalités impliquées.
Cette dimension est politiquement et socialement importante. Une collectivité ne se définit pas seulement par ses infrastructures matérielles ou par les ressources qu’elle consacre à l’économie. Elle se construit également à travers sa capacité à créer des lieux où les citoyens peuvent se rencontrer, transmettre leurs connaissances et participer à la vie collective. Dans ce sens, les bibliothèques constituent un investissement public dont les effets sont difficiles à mesurer uniquement en termes de fréquentation ou de nombre de prêts.
La question mérite d’ailleurs d’être posée à l’échelle de toute la Vallée d’Aoste. La célébration des trente ans de la Bibliothèque régionale devrait être l’occasion d’une réflexion plus large sur les bibliothèques municipales, les centres culturels et les espaces publics de proximité. Tous les communes valdôtaines, chacune en fonction de ses moyens et de ses besoins, pourraient se demander comment rendre leurs lieux de culture plus vivants, plus accessibles et davantage intégrés à la vie quotidienne.
Et cette réflexion concerne tout particulièrement Aoste. La capitale régionale dispose d’un patrimoine culturel considérable et d’une concentration exceptionnelle d’institutions, d’associations et de compétences. Pourtant, le centre-ville a besoin de lieux capables de créer davantage de vie, de rencontres et d’activités tout au long de l’année. Une politique culturelle efficace ne consiste pas uniquement à multiplier les grands rendez-vous ponctuels : elle doit aussi permettre aux habitants de trouver régulièrement des espaces où rester, échanger, apprendre et participer.
La section jeunesse de la Bibliothèque régionale illustre particulièrement bien cette approche. Vendredi soir, de 20 h à 23 h, les enfants pourront participer à Legningegno, avec des jeux géants en bois destinés aux tout-petits à partir de 3 ans. À 20 h 30, la soirée pyjama La nuit des petits rêveurs, pour les enfants à partir de 4 ans, proposera des courts-métrages en collaboration avec le Cactus Film Festival. Les enfants pourront même laisser leur doudou dormir à la bibliothèque et le retrouver le lendemain avec un livre choisi spécialement pour lui. À 21 h 15, les plus de 10 ans seront invités à participer aux Lectures à vous donner des frissons, avec lampe torche et courage recommandés.
Le lendemain, samedi 12 septembre, à 9 h, le doudou retrouvera son propriétaire et son livre, tandis qu’à 10 h, un rendez-vous Nés pour lire réunira les enfants de 0 à 6 ans. L’après-midi, de 15 h à 17 h, une promenade intitulée Des murs qui racontent permettra de parcourir le centre d’Aoste entre histoire et littérature, avec Marie-Rose Colliard, Manuela Lucianaz et Marco Delchoz.
L’ensemble du programme est accessible gratuitement, dans la limite des places disponibles. Les renseignements sont disponibles auprès de la Bibliothèque régionale Bruno Salvadori, au 2, rue de la Tour du Lépreux, à Aoste, au 0165-274820 ou à l’adresse brao-cultura@regione.vda.it.
Mais derrière les animations, les expositions et les spectacles, cet anniversaire offre surtout une occasion de poser une question de fond : quelle place voulons-nous encore donner aux lieux publics de culture dans nos villes et dans nos villages ? À l’heure où les collectivités doivent arbitrer leurs dépenses et où les transformations sociales imposent de nouveaux besoins, investir dans une bibliothèque ne signifie pas seulement acheter des livres ou moderniser un bâtiment. C’est investir dans l’éducation, dans la jeunesse, dans la connaissance, dans la cohésion sociale et, finalement, dans la qualité de la vie démocratique.
Trente ans après 1996, la Bibliothèque régionale Bruno Salvadori peut donc célébrer son histoire. Mais son véritable défi commence maintenant : continuer à être un lieu vivant dans une société qui change rapidement. Et si cet anniversaire pouvait servir de déclencheur à une réflexion collective, de Aoste aux plus petites communes de la Vallée d’Aoste, sur la manière de faire de la culture une présence quotidienne plutôt qu’un simple rendez-vous occasionnel, alors les trente premières années de la bibliothèque auraient véritablement préparé les trente prochaines.





