CULTURA - 15 marzo 2026, 12:09

Denise Grey, une étoile valdôtaine à redécouvrir : l’idée de baptiser le théâtre Splendor

À l’occasion du trentième anniversaire de la disparition de la comédienne Denise Grey, une proposition refait surface : donner son nom au cinéma-théâtre Splendor d’Aoste. Une manière de rendre hommage à l’une des plus célèbres Valdôtaines du XXᵉ siècle, mais aussi de rappeler l’histoire de l’émigration et la place de la francophonie dans la culture locale

Denise Grey, une étoile valdôtaine à redécouvrir : l’idée de baptiser le théâtre Splendor

Trente ans après sa disparition, la figure de Denise Grey revient dans le débat culturel valdôtain. La grande actrice, née à Châtillon en 1896 et morte à Paris le 13 janvier 1996 dans sa centième année, demeure l’une des personnalités artistiques les plus célèbres issues de la Vallée d’Aoste. Dans un article publié dans Le Corriere della Valle, l’hebdomadaire du diocèse d’Aoste dirigé par Fabrizio Fabre, l’historien Joseph Rivolin retrace l’itinéraire exceptionnel de cette comédienne qui, partie d’un hameau valdôtain, réussit à conquérir les scènes parisiennes et les écrans de cinéma. Rivolin rappelle qu’il s’agit « sans conteste de la plus célèbre valdôtaine s’étant produite sur scène au théâtre, au cinéma et à la télévision », une figure emblématique qui incarne à la fois la réussite artistique et le lien profond entre la Vallée d’Aoste et la francophonie.

Denise Grey, de son vrai nom Jeanne Marie Laurentine Édouardine Verthuy, naquit le 17 septembre 1896 à Chaméran, hameau de Châtillon. Son père, Jacques-Laurent Verthuy, travaillait comme gardien d’immeuble et la famille était originaire de Chambave, où ce patronyme – dérivé du mayen homonyme – figure encore parmi les plus répandus. Comme beaucoup de familles valdôtaines à la fin du XIXᵉ siècle, les Verthuy durent quitter leur terre pour chercher un avenir ailleurs. Joseph Rivolin rappelle ainsi que « comme tant d’autres Valdôtains, les Verthuy furent obligés d’aller chercher leur gagne-pain à l’étranger et s’établirent à Paris », ville qui accueillait déjà une importante colonie de compatriotes venus de la Vallée. La jeune Jeanne-Marie commença modestement comme apprentie modiste, un métier alors très répandu dans la capitale de la mode. Mais le destin prit une autre direction lorsqu’elle rencontra, dans l’immeuble où habitaient ses parents, l’épouse d’un imprésario qui lui lança cette phrase devenue presque légendaire : « Tu es jolie, tu devrais faire du cinéma. » Encouragée par ces mots, la jeune femme se présenta aux auditions et réussit à entrer dans l’univers naissant du cinéma.

Sa carrière débuta en 1913 dans le court métrage Mademoiselle Etchiko d’André Hugon. Très rapidement, elle participa à plusieurs productions du cinéma muet, notamment En famille de Georges Monca en 1914, adaptation du célèbre roman d’Hector Malot. D’autres films suivirent dans les années suivantes, confirmant sa présence dans l’industrie cinématographique française en pleine expansion. Parallèlement, elle fit ses premiers pas sur les planches en 1916 au Théâtre Michel, dans la comédie Six Hommes, une femme et un singe de Pierre Veber et Yves Mirande. Durant les années 1920, Denise Grey se consacra surtout au théâtre, jouant dans plusieurs salles prestigieuses de Paris, notamment aux théâtres des Nouveautés, de l’Athénée, du Gymnase et du Palais-Royal. Elle participa également à l’opérette Passionnément, présentée en 1926 au Théâtre de la Michodière, ce qui confirma sa polyvalence artistique. Cette période fut aussi marquée par un moment important de sa vie personnelle : le 13 juillet 1922, elle obtint la nationalité française.

Avec l’arrivée du cinéma parlant dans les années 1930, Denise Grey retrouva les plateaux de tournage et participa à plusieurs films populaires, dont Jeunes filles à marier en 1935, suivi notamment de La Dame de Vittel et de Trois artilleurs au pensionnat. Sa carrière se poursuivit sans interruption même pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans son article, Joseph Rivolin rappelle le contexte particulier de l’époque : sous l’occupation allemande, un organisme de contrôle fut créé pour surveiller l’industrie cinématographique française, tandis que Joseph Goebbels déclarait vouloir orienter la production vers des œuvres légères, affirmant : « J’ai donné des directives claires pour que les Français ne produisent que des films légers, vides, et si possible stupides. » Dotée d’un talent naturel pour les rôles comiques et légers, Denise Grey parvint à maintenir sa popularité et tourna treize films entre 1941 et 1945, dont Boléro, L’Honorable Catherine et Les Caves du Majestic. Elle fut également pensionnaire de la Comédie-Française entre 1944 et 1946, puis à nouveau à la fin des années 1950.

Après la guerre, la carrière de Denise Grey connut une nouvelle phase de succès. Elle participa à de nombreux films, parmi lesquels Le Diable au corps de Claude Autant-Lara, tiré du roman scandaleux de Raymond Radiguet. Les années 1950 furent particulièrement prolifiques : l’actrice apparut dans plus de trente films, dont Julietta et Dortoir des grandes en 1953. Si son activité cinématographique ralentit dans la décennie suivante, elle trouva un nouveau terrain d’expression à la télévision, où elle participa à plusieurs séries et téléfilms. Sa carrière, exceptionnellement longue, se poursuivit jusque dans les années 1980 et même au début des années 1990. Une nouvelle génération la découvrit grâce au film La Boum en 1980, dans lequel elle interprétait « Poupette », l’arrière-grand-mère du personnage joué par Sophie Marceau. Ce rôle marqua les esprits et créa un lien particulier entre les deux actrices. Joseph Rivolin rappelle d’ailleurs que Denise Grey entretint une relation très chaleureuse avec la jeune star : pour Sophie Marceau, elle était presque « comme une seconde grand-mère », ce qui expliqua la joie avec laquelle la jeune actrice accepta de la retrouver dans La Boum 2 en 1982.

La mémoire de Denise Grey est aujourd’hui au centre d’une proposition culturelle qui concerne directement la Vallée d’Aoste. Il y a environ un an et demi, les responsables de quatre institutions particulièrement actives dans la promotion de la francophonie valdôtaine – l’Académie Saint-Anselme, la Chaire Senghor de la Francophonie de l’Université de la Vallée d’Aoste, le Comité des Traditions Valdôtaines et la section valdôtaine de l’Union internationale de la presse francophone – ont adressé une lettre au président de la Région pour suggérer de donner le nom de Denise Grey au cinéma-théâtre Splendor d’Aoste, propriété régionale. Selon Joseph Rivolin, le nom actuel de la salle apparaît « d’une banalité qui ne correspond plus au rôle de cette structure », devenue un véritable point de référence pour la vie culturelle de la ville et de la région.

L’idée d’intituler ce lieu à Denise Grey revêtirait aussi une forte valeur symbolique. L’actrice représente non seulement une figure majeure de la culture francophone, mais également un témoignage vivant de l’histoire de l’émigration valdôtaine. Pour Rivolin, elle incarne parfaitement ce double héritage : celui d’une femme qui s’est imposée dans un monde artistique dominé par les hommes et celui d’une émigrée issue d’une petite région alpine qui a réussi à se faire connaître sur les grandes scènes culturelles européennes. Donner son nom à une salle de spectacle publique permettrait donc de combler deux lacunes : la sous-représentation des femmes dans la toponymie et la tendance à oublier l’histoire de l’émigration, « une constante douloureuse de l’histoire des Valdôtains ».

Pour l’instant, toutefois, cette proposition semble être restée sans réponse officielle. Joseph Rivolin note avec regret que « cette proposition ait été jusqu’à présent ignorée », alors même que l’année en cours offre une occasion particulièrement symbolique : elle correspond à la fois au cent-trentième anniversaire de la naissance de l’actrice et au trentième anniversaire de sa disparition. Autant de raisons, conclut-il, pour espérer que les institutions régionales prennent enfin en considération cette idée et rendent à Denise Grey la place qu’elle mérite dans la mémoire culturelle valdôtaine.

pi.mi. (j.r.)

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