Aujourd’hui, nous célébrons le dimanche de la joie, la “Domenica Laetare”. L’Évangile de ce dimanche est riche de subtilité, où l’aspect littéraire, dialectique et logique — dans son principe de non-contradiction —, la foi et la raison, la vision et la compréhension s’harmonisent d’une manière admirable. Cet épisode de l’aveugle-né qui retrouve la vue et qui défend Jésus jusqu’à être expulsé de la communauté nous inspire à intituler cette méditation : « Croire pour voir ». Cet aveugle de naissance, qui retrouve la vue grâce à son obéissance sans condition, nous invite à passer des ténèbres à la lumière, « à croire pour comprendre », selon saint Augustin : Si tu ne crois pas, tu ne comprendras pas (Nisi credideritis, non intelligetis). Quant aux pharisiens, dans leur présomption de « vision claire et distincte » qui exclut la foi en Jésus Seigneur, ils passent de la lumière aux ténèbres, qui est la plus redoutable des cécités spirituelles.
1. SEIGNEUR, FAIS QUE JE VOIE
Ce cri de l’aveugle, qui est une prière dans une situation de misère, nous pousse à nous interroger : qui est Jésus pour moi ? Pour toi, théologien, qui passes des heures dans les bibliothèques universitaires pour écrire des livres ou des thèses de doctorat sur Jésus ? Le cardinal Henry Newman nous conseille d’être à l’école de la science des saints (scientia sanctorum), la science de l’humilité, afin de confesser comme l’aveugle guéri que Jésus est Seigneur. La provocation de Jésus conduit l’aveugle de naissance à faire un cri d’appel : « Seigneur, fais que je voie ». Que veut signifier cette prière ? Saint Augustin synthétise ce désir du cœur en cette formule : Noverim me, noverim te : Seigneur, que je vous connaisse, que je me connaisse (Soliloques). La cécité la plus dangereuse est celle des ténèbres du cœur : l’incrédulité qui nous empêche de voir Dieu pour nous connaître. Or, selon la célèbre pensée de saint Irénée de Lyon, « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est de voir Dieu ». La foi en Dieu illumine la connaissance de soi et du monde. Cette connaissance de soi met en évidence nos misères, qui permettent de crier : « Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier. Seigneur, je suis un aveugle sur le chemin qui mendie. Dans ta miséricorde, fais que je voie ». Tel est le cri de l’aveugle-né. Pour arriver à cette vision, il faut offrir ses misères à la miséricorde de Dieu faite chair en Jésus-Christ. En effet : la connaissance de Dieu sans celle de ses misères conduit à l’orgueil des pharisiens ; la connaissance de soi sans celle de Dieu aboutit à la peur, comme chez les parents de l’aveugle guéri ; la connaissance de Dieu et de sa propre misère ouvre au chemin de la foi et de l’espérance. L’aveugle de naissance est le modèle exemplaire de cette unité. Ces paroles de Jésus ont vibré dans son cœur : Qui sequitur me non ambulabit in tenebris, sed habebit lumen vitae (« Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie », Jn 8,12).
2. LA FOI ET SES CONSÉQUENCES
L’aveugle libéré de sa cécité ne peut pas se taire. Pour lui, Jésus est son Seigneur, peu importe les conséquences de cette foi professée. La guérison des yeux est un signe de la libération de la cécité intérieure. L’aveugle guéri fait un progrès dans la connaissance de celui qui l’a guéri. Dans un premier temps, Jésus est un homme : « L’homme qu’on appelle Jésus ». En deuxième lieu, l’aveugle dit que cet homme est un prophète. Enfin, Jésus est Seigneur. L’aveugle guéri est un homme honnête, sincère et courageux dans la vérité. Il ne se laisse pas intimider par les ennemis de Jésus. Il leur répond sans peur et avec aisance : « Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois ». En d’autres paroles, l’aveugle dit : mon handicap m’avait exposé à la mendicité ; maintenant que je vois, je peux subvenir librement à mes besoins. Jésus, pour moi, est un homme de Dieu. On peut dire avec saint Augustin que l’aveugle est devenu un vrai philosophe, car il aime Dieu : Verus philosophus est amator Dei (La Cité de Dieu, VIII, 1). C’est à ce moment que Jésus vient à son aide en se révélant comme Dieu. Dans les autres religions, on admet que Jésus est un sage ou un prophète, mais on n’arrive pas à cette dernière étape : que Jésus-Christ est Seigneur. Même dans son Église, peut-être restons-nous au second niveau en réduisant Jésus à ses miracles.
3. RÉVEILLE-TOI, Ô TOI QUI DORS, RELÈVE-TOI D’ENTRE LES MORTS
L’état de celui qui dort est que ses yeux sont fermés : il ne voit rien de la beauté du monde. Il ignore le visage de l’autre et le visage de Dieu qui passe. Il vit dans les rêves sans être conscient qu’il est dans le monde. Jésus passe dans nos vies. Il est là, dans nos quartiers, dans notre situation de vie (Sitz im Leben). Il vient pour nous libérer de notre cécité. Le problème est que nous lui fermons les portes de notre cœur. Souvent nous agissons par peur d’être critiqués ou condamnés par les pharisiens de toute époque. Au lieu de confesser que Jésus est la lumière de notre vie, nous disons : « Je ne connais pas cet homme ». Ou bien nous devenons diplomates comme les parents de cet aveugle libéré. Ses parents sont lâches. Au lieu de rendre grâce au Seigneur pour la guérison de leur fils, ils disent : « Demandez-lui, il a l’âge ; lui-même s’expliquera sur son propre compte ». Sans tomber dans la cécité spirituelle des pharisiens, qui nient la vérité évidente, les yeux des parents de l’aveugle guéri sont enveloppés d’un brouillard opaque.
4. PRIÈRE POUR LA GUÉRISON
Réveille-toi, ô toi qui dors ; relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. Ô Père riche en miséricorde, toi seul qui fais merveille en guérissant l’aveugle-né par ton Fils Jésus, viens guérir nos cécités, pour que nous te confessions non seulement en paroles, mais aussi dans notre vie : « Tu es Seigneur ». Amen.
Bon dimanche, frères et sœurs. Paix et joie dans nos cœurs et dans le monde.
Ton frère, Abbé Ferdinand Nindorera





