FEDE E RELIGIONI - 24 ottobre 2026, 08:00

Léon XIV : « La justice dans l’Église ne doit jamais être séparée de la vérité et de la miséricorde »

À l’occasion du 150ᵉ anniversaire de la Faculté de droit canonique de l’Université pontificale grégorienne, le pape Léon XIV rappelle que la justice dans l’Église doit toujours associer vérité, miséricorde et respect de la personne. Il appelle à une formation juridique qui dépasse la simple connaissance des normes pour en approfondir le sens spirituel et ecclésial. Au cœur de son message : la nécessité de concilier le bien de chaque fidèle et celui de la communauté, dans une Église universelle fondée sur la communion et la responsabilité.

Le droit, y compris au sein de l’Église, ne peut se réduire à un ensemble de règles à appliquer. Il doit être un instrument au service des personnes, de la justice et de la communion, sans jamais perdre de vue le lien entre vérité et miséricorde. C’est le message adressé par le pape Léon XIV aux participants du congrès international organisé au Vatican pour célébrer les 150 ans de la Faculté de droit canonique de l’Université pontificale grégorienne, fondée le 16 août 1876 à l’initiative de Pie IX.

Dans son discours du 23 octobre, devant quelque 400 participants réunis dans la salle Clémentine du Palais apostolique, le souverain pontife a invité à repenser le rôle du droit canonique à la lumière de la nature et de la mission de l’Église. Une réalité complexe, constituée de personnes, de communautés, de charismes et de traditions, qu’aucun système juridique ne peut représenter pleinement, mais que le droit est néanmoins appelé à refléter et à servir.

Pour Léon XIV, l’enjeu est d’éviter que l’étude des normes ne devienne un exercice purement technique, détaché de la réalité concrète des fidèles. Le droit de l’Église doit au contraire contribuer à bâtir une communauté dans laquelle la justice ne se limite pas à l’application formelle des règles, mais vise le bien des personnes et celui de la communion ecclésiale.

Le pape a rappelé l’histoire de la Faculté, profondément liée à la tradition d’études du Collège romain et de la Compagnie de Jésus. Au cours d’un siècle et demi, cette institution a développé une tradition scientifique propre, grâce à la contribution de nombreux chercheurs qui ont enrichi la connaissance du droit canonique et accompagné son évolution. Cet héritage constitue un fil de continuité entre les générations, appelé aujourd’hui à se confronter aux défis d’une Église en évolution.

Au centre de son intervention figurait également un principe de la spiritualité ignatienne : « Non multa, sed multum », que l’on pourrait traduire par l’idée de ne pas accumuler les connaissances, mais de les approfondir véritablement. Léon XIV a rappelé à ce propos la pensée de saint Ignace de Loyola : « Ce n’est pas l’abondance du savoir qui rassasie et satisfait l’âme, mais le fait de sentir et de goûter les choses intérieurement ».

Cette invitation dépasse la seule méthode d’apprentissage et concerne directement la formation de ceux qui seront appelés à interpréter et à appliquer les normes de l’Église. Il ne suffit pas de connaître les dispositions juridiques : il faut en comprendre les raisons, approfondir les sources, étudier la tradition canonique et saisir les principes théologiques qui donnent leur sens aux règles. L’objectif est de former des personnes capables de discerner ce qui est juste, en développant ce que le pape a appelé le sens ecclésial du iustum, autrement dit du juste.

Dans cette perspective, le droit canonique trouve son fondement dans le mystère de l’Église, tel qu’il est présenté par le concile Vatican II dans la constitution dogmatique Lumen gentium. Léon XIV a également évoqué saint Jean-Paul II, qui, dans la constitution apostolique Sacrae disciplinae leges, par laquelle il promulgua le Code de droit canonique de l’Église latine, reconnaissait qu’il est impossible de traduire parfaitement en langage juridique l’image de l’Église.

Cette impossibilité ne diminue toutefois pas l’importance du droit. Elle rend au contraire sa mission plus délicate : les normes doivent contribuer à préserver la communion, favoriser la croissance des communautés et empêcher que la dimension institutionnelle ne finisse par occulter les dimensions spirituelle et humaine de l’Église.

Le passage le plus significatif du discours concerne précisément le rapport entre l’individu et la communauté. « Le bien de la personne et celui de la communauté ecclésiale ne peuvent en effet exister indépendamment l’un de l’autre », a affirmé le souverain pontife. Ce principe rappelle la nécessité de ne pas opposer artificiellement les droits et le bien des fidèles, d’une part, aux exigences de l’institution ecclésiale, d’autre part.

La justice dans l’Église, a expliqué Léon XIV, doit poursuivre le bien surnaturel de chaque fidèle tout en contribuant à l’édification de la communion. Ces deux objectifs ne sont pas contradictoires : la protection de la personne et la cohésion de la communauté doivent avancer ensemble, sans que l’une soit sacrifiée à l’autre. C’est pourquoi le pape a exhorté les participants à rechercher une justice qui ne soit jamais séparée de la vérité et de la miséricorde.

Une formule attribuée à saint Augustin résume cette vision : « La justice est l’amour ordonné ». Cette expression redonne au droit sa dimension éthique et relationnelle, en rappelant que l’ordre juridique ne saurait être une fin en soi. Les règles prennent toute leur valeur lorsqu’elles contribuent à construire des relations justes, à protéger la dignité des personnes et à soutenir la vie de la communauté.

Le discours a également abordé la dimension universelle de l’Église et le rôle particulier de l’Université pontificale grégorienne au service de la mission du pape. La présence à Rome d’étudiants venus de nombreux pays, qu’ils soient prêtres, consacrés ou laïcs, constitue une occasion de faire concrètement l’expérience de la diversité des Églises locales au sein d’une même communion.

Léon XIV a invité la Faculté à offrir aux étudiants une expérience vivante de l’universalité ecclésiale, dans laquelle l’évêque de Rome constitue le principe et le fondement visibles de l’unité. À l’issue de leur formation, cette expérience doit accompagner les futurs juristes et responsables ecclésiaux dans leurs communautés respectives, où elle pourra devenir une richesse à partager et un moyen de renforcer les liens entre les différentes réalités de l’Église.

La célébration des 150 ans de la Faculté offre ainsi l’occasion de réfléchir à une question qui dépasse largement les frontières du monde universitaire. À une époque où les institutions sont appelées à démontrer leur crédibilité par la cohérence entre les principes qu’elles proclament et leurs actes, le message de Léon XIV met au premier plan la responsabilité de concilier autorité, justice et attention à la personne.

Le pape ne propose pas d’affaiblir le droit, mais de lui rendre pleinement sa fonction : garantir un ordre au service de la communauté, sans transformer les normes en un appareil qui se suffirait à lui-même. Dans cette perspective, la formation juridique ne peut se limiter à préparer des spécialistes. Elle doit aussi contribuer à développer une culture de la responsabilité, capable de reconnaître que la véritable justice exige connaissance, discernement et respect de la dignité humaine.

C’est précisément dans la capacité à réunir ces dimensions que se mesure la crédibilité d’une institution. Pour l’Église comme pour toute communauté organisée, le droit prend tout son sens lorsqu’il ne se contente pas de déterminer ce qui est autorisé ou interdit, mais aide à discerner ce qui est juste, protège les personnes et renforce la confiance. Le message adressé par Léon XIV à la Grégorienne s’appuie sur la tradition canonique tout en se tournant vers l’avenir : une justice véritablement au service de la communauté ne peut renoncer à la vérité ni se passer de la miséricorde.

red