Saint Bernard de Clairvaux, dans la ligne de saint Augustin, considère que les deux pieds de Dieu sont la justice et la miséricorde. Dieu est juste en tout ce qu'il fait et tendre envers ses créatures. Nous sommes invités à suivre les pas de Dieu pour que la justice soit amour et que l'amour soit justice.
Jésus dit : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 5,20).
Dans l'Évangile, Dieu sort, Dieu appelle, Dieu embauche et rétribue. Mais sa façon de payer ne semble pas suivre les normes de la justice humaine. L'ouvrier de la première heure reçoit le même salaire que celui de la dernière heure. S'agit-il d'une injustice ?
1. LES VOIES DE DIEU SONT INFINIES
Si on lit superficiellement cette page de l'Évangile, on risque d'adopter la réaction des premiers ouvriers qui se fâchent contre le patron. Il est accusé d'injustice à leur égard et de tendresse envers les ouvriers de la dernière heure. Aujourd'hui, les places publiques seraient pleines de manifestants contre ce patron qui, apparemment, ne suit pas les règles du droit du travail.
Mais, en lisant en profondeur le texte, le patron de la vigne a signé un contrat avec les ouvriers de la première heure, tandis que, pour ceux qu'il a appelés aux heures successives et tardives, il n'a promis que ce qui est juste, sans préciser le montant. Ils ont répondu promptement à l'appel, sans poser de condition.
Le Dieu de Jésus-Christ est attentif à la situation de misère des hommes : les pauvres, les affamés, les chômeurs. Cette attention est un don de Dieu, riche en miséricorde.
Cet Évangile ne manque pas d'actualité et nous secoue intérieurement. Dans son Église, il ne manque pas d'ouvriers qui se considèrent comme ceux de la première heure et qui regardent d'un mauvais œil les derniers.
Le psaume 25 nous aide à comprendre que « tous les sentiers du Seigneur sont amour et vérité » (v. 10). « Le Seigneur est justice en toutes ses voies, amour en toutes ses œuvres » (Ps 145,17).
Nous ne sommes pas aimés pour nos mérites, mais nous sommes choisis par pure miséricorde.
2. LE DÉPASSEMENT DE LA JUSTICE RÉTRIBUTIVE
L'adage latin dit que la justice repliée sur elle-même se pervertit dans son contraire : summum jus, summa iniuria.
La réaction des ouvriers de la première heure s'harmonise avec cet adage. Après le paiement, ils récriminent contre le Maître et se lamentent contre les autres ouvriers. Cette tendance, qui porte le nom de jalousie, nous guette tous si nous n'entrons pas dans le mystère de l'amour providentiel de Dieu.
Jésus est en train de dénoncer le comportement des pharisiens et des scribes, qui pensaient que le Royaume de Dieu, symbolisé par « une pièce de monnaie », était un droit pour eux par rapport aux publicains, aux pécheurs publics et aux lointains dans la foi judaïque.
En rencontrant les personnes de la périphérie existentielle, selon le langage du pape François, comme Zachée (Lc 19,1-10), Lévi devenu Matthieu, Marie-Madeleine et d'autres, Jésus dit aux pharisiens hypocrites : « En vérité, je vous le dis, les publicains et les prostituées arrivent avant vous au Royaume de Dieu » (Mt 21,31).
Ce péché d'indignation et de protestation contre les tard-venus n'épargne pas non plus la dimension charnelle de l'Église du Seigneur. La garantie pour le salut n'est pas liée aux postes que l'on occupe.
Saint Augustin, dans sa modestie, disait : « Pour vous, je suis évêque ; avec vous, je suis chrétien. »
Henri de Lubac, dans son œuvre Méditation sur l'Église, dit que le dernier baptisé a la même dignité baptismale que l'évêque.
Jésus ne veut pas humilier les ouvriers de la première heure et ne veut pas non plus encourager la paresse. Dans sa bonté infinie, Dieu a ses temps et ses saisons pour appeler les déshérités de la terre à travailler eux aussi dans sa vigne.
L'Évangile nous invite à rester vigilants en cultivant la sainte inquiétude pour le Royaume de Dieu.
3. DIEU NE CESSE DE SORTIR POUR NOUS INVITER À SA VIGNE
Le patron de la vigne ne se fatigue pas d'appeler les ouvriers pour travailler dans sa vigne. Il sort à chaque heure, parce qu'il nous aime.
Il sort de sa nature transcendante, inaccessible, pour rejoindre l'humanité afin de l'inviter à coopérer à son salut. « Qui t'a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi », dit saint Augustin.
L'Éternel entre dans le temps et rend l'histoire humaine le lieu où se réalise la décision et l'option fondamentale pour le salut ou pour la perte.
L'Évangile ne manque pas d'implications sociales et politiques. L'action du laïc chrétien dans le monde consiste à devenir « sel de la terre et lumière du monde » là où il exerce sa profession, qui n'est pas simplement un moyen de gagner le pain quotidien, mais une voie de sainteté et de martyr dans le quotidien.
Un politicien chrétien se sanctifie en combattant, avec les armes de la charité, de la justice et de la vérité, toute forme d'oppression, d'injustice, de corruption, de chômage (...).
« Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le Royaume des Cieux, mais ceux qui font la volonté du Père » (Mt 7,21).
Travailler dans la vigne du Seigneur consiste à mener une vie digne de l'Évangile du Christ. « Si tu dénoues les liens de servitude, si tu libères ton frère enchaîné, la nuit de ton chemin sera lumière de midi » (Is 58,9).
Les paroles du pape Benoît XVI sont claires sur la vocation du laïc dans le monde. Il écrit dans son livre intitulé Collaborateurs de la vérité ce qui suit :
« La vérité est Christ. Les collaborateurs de la vérité sont les chrétiens qui se laissent attirer par la parole du Maître, en s'en nourrissant et en l'annonçant avec confiance. Ils deviennent ainsi collaborateurs du Christ, voie, vérité et vie. »
4. PRIÈRE POUR LA GRATUITÉ DANS LE SERVICE
Ô bon Jésus, dans le monde, certains te connaissent sans t'aimer ; d'autres désireraient te connaître pour t'aimer. Très peu te connaissent et t'aiment.
Enseigne-nous à te servir dans la joie et dans l'amour, en dépassant nos calculs mesquins des avantages que nous comptons tirer dans ta vigne, comme dans le cas des ouvriers de la première heure.
Suscite dans ton Église de bons serviteurs disponibles, qui se réjouissent seulement d'être des invités pour œuvrer dans ta vigne.
Tes chemins, Seigneur, sont amour ; tes chemins, Seigneur, sont justice et vérité.
Rends-nous des serviteurs de la joie pour la gloire de Dieu et le salut du monde.
Amen.
Bon dimanche, frères et sœurs.
Paix et joie dans nos cœurs et dans le monde.
Ton frère,
Abbé Ferdinand Nindorera