L'ASCENSION DU SEIGNEUR N'EST PAS ÉVASION
Aujourd'hui nous célébrons l'Ascension du Seigneur. Sur le plan humain, l’Ascension crée un état d’âme d’angoisse dans le cœur des amis de Jésus. Ils se trouvent sans assurance ni sécurité dans un monde hostile à l’Évangile. Pourtant, cette fête est source de joie et d’espérance. Il ne monte pas au ciel en fuyant le monde qui l’a crucifié, mais retourne au Père pour nous préparer une place.
Saint Augustin, dans la lettre à Dardano 187 intitulée De Praesentia Dei (présence de Dieu), s’interroge : « Comment le Christ est-il toujours avec nous, alors qu’il est assis à la droite du Père ? Quelle est la nature du ciel où Jésus est monté ? S’agit-il du "ciel étoilé au-dessus de nous", selon l’étonnement d’Emmanuel Kant ? Quelles sont les attentes de l’humanité face à cet événement de l’Ascension ? »
1. LE SENS SPIRITUEL DE LA MONTAGNE
Les grands événements de notre salut se sont déroulés sur la montagne. Moïse reçoit sur le mont Sinaï l’ordre de guider le peuple de Dieu vers la terre de la liberté (Ex 3,1-7). Jésus gravit la montagne et proclame les Béatitudes à une foule immense (Mt 5,1-12). Il est transfiguré sur une haute montagne (Mt 17,1-8).
Le sens symbolique de la montagne est celui de la demeure des divinités, même dans les religions païennes. Les Psaumes 14 et 23 soulignent la condition de sainteté pour gravir la montagne du Seigneur : « Seul l’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles, se tiendra dans son lieu saint ».
La pietas (piété) devient la condition pour participer à l’Ascension du Seigneur. L’Ascension se fait sur la montagne de Galilée.
Le texte de Matthieu sur l’Ascension précise un cas particulier : en voyant Jésus au milieu d’eux sur cette montagne, ils se prosternèrent devant lui, la face contre terre, mais en doutant. Le doute est le chemin de la connaissance. S’il est vécu dans l’humilité, il conduit à la certitude.
Comme nos bribes de connaissances et nos miettes de science sont traversées par des ombres d’ignorance, nous doutons. Saint Augustin disait déjà que l’erreur fait partie de notre rationalité, qui révèle notre condition incomplète : Si fallor, sum (je me trompe donc je suis).
La vérité de la foi nous est donnée par la révélation, tandis que la vérité de la raison, toujours ombrageuse, est recherchée à travers l’investigation, sans toujours aboutir à une conclusion définitive.
Jésus ne se révèle pas dans une splendeur éblouissante, mais dans la simplicité, pour ne pas éblouir nos yeux myopes. Youri Gagarine, premier cosmonaute soviétique, a conclu hâtivement qu’il n’avait pas vu Dieu là-haut. S’il ne l’a pas vu, c’est son problème. L’important est que Dieu, lui, l’a vu.
2. L’ASCENSION N’EST PAS UNE ÉVASION
« Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? »
L’Ascension n’est pas l’abandon de la terre à elle-même. Notre foi, même traversée par les nuages du doute, n’est pas une fuga mundi, une évasion dans un monde illusoire que l’on pourrait appeler ciel ou nirvana.
Le monde de la technologie nous propose parfois un monde imaginaire avec l’intelligence artificielle, jusqu’à nous faire croire que l’irréel est vrai. Pourtant, notre foi en un seul Dieu, Père, Fils et Esprit Saint est concrète.
Jésus ne s’évade pas : il retourne là d’où il est descendu. Regarder le ciel, le désirer, nous permet de mieux regarder là où nous posons les pieds, et de retrouver le vrai sens de la terre, c’est-à-dire la relativité des félicités éphémères.
En voyant Jésus s’élever au ciel — qui n’est pas cette voûte céleste ni cette voie lactée au-dessus de nous — les apôtres ont continué à fixer les yeux vers le ciel. L’Ascension n’est donc pas la disparition de Jésus dans les nuages, mais son entrée triomphale dans la maison du Père, dans le « ciel des cieux », selon saint Augustin.
Cette attitude de fixer le regard vers le ciel est naturelle, car nous ne voulons pas nous séparer de ceux que nous aimons. Mais l’ange interpelle les Onze pour qu’ils aillent témoigner de ce qu’ils ont vu et entendu.
La foi n’est donc pas une aliénation. La religion n’est pas « l’opium du peuple », comme le disait Karl Marx. La foi est action, marche, engagement : porter la lumière du Ressuscité dans la vie quotidienne, dans l’action politique, l’éducation, la vie familiale, la défense des droits humains.
L’ange n’empêche pas les apôtres de regarder le ciel, mais il leur interdit d’y rester figés. Il les libère de la nostalgie du passé et les ouvre à la nouveauté du présent, vers un avenir plein d’espérance.
Dans un monde où l’on ne regarde plus le ciel, où l’on perd le sens de la contemplation, la terre devient victime de l’insatiabilité humaine. La contemplation oriente l’action pour que le travail devienne vocation à la sainteté. La foi éclaire la raison et guide l’action vers une existence renouvelée.
3. ET MOI, JE SUIS AVEC VOUS TOUS LES JOURS
Jésus dit : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. De toutes les nations, faites des disciples, et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ».
Jésus ne nous a pas laissés orphelins. Comment la Sainte Trinité est-elle présente dans la création sans être réduite au temps et à l’espace ?
Le Livre de la Sagesse dit que « la force de Dieu touche les extrémités de l’univers et gouverne avec douceur chaque chose » (Sg 8,1). « L’Esprit du Seigneur remplit tout l’univers et renouvelle la face de la terre » (Sg 1,7).
Jésus, Verbe éternel du Père fait chair dans l’histoire, est présent au milieu de nous. En tant que tête du Corps, le Christ est assis à la droite du Père. Comme la tête n’est pas séparée du corps, il est aussi avec nous, car nous sommes membres de son Corps vivant qu’est l’Église.
Ainsi, Jésus est avec nous : il ne peut pas nous abandonner. Il est présent dans le sacrement de l’autel, dans la communauté en prière, dans nos joies et nos peines. Il est toujours avec nous, même si nous ne sommes pas toujours avec lui.
4. PRIÈRE POUR LE DÉSIR DU CIEL
« L’Agneau qui fut immolé est digne de recevoir puissance, richesse, sagesse et force, honneur, gloire et bénédiction » (Ap 5,9-13).
Accorde-nous, Père très saint, le désir du ciel. Que ta sagesse illumine nos actions afin qu’un jour nous soyons admis à entrer dans ton Royaume, où sans fin nous chanterons la splendeur de ton amour. Amen.
Bonne fête de l’Ascension, frères et sœurs.
Paix et joie dans nos cœurs et dans le monde.
Ton frère,
Abbé Ferdinand Nindorera