Les lectures de ce dimanche nous montrent que notre existence n’a rien de stable sur cette terre des « vivants-mortels-pèlerins ». Nous sommes appelés à être constamment à l’écoute de la voix de Dieu et à lui obéir sans condition, comme Abraham.
Avec la transfiguration du Seigneur, l’histoire humaine passe du cauchemar « plein de bruit et de fureur », selon William Shakespeare, à la grande espérance qui ne déçoit pas. Cet événement est un avant-goût de l’éternité bienheureuse. Jésus ne veut pas que Pierre reste au sommet de la montagne. Il faut qu’il descende pour affronter la fatigue, la tristesse et les humiliations, afin qu’un jour il entre dans le Royaume des cieux réservé aux saints.
1. ABRAHAM RENONCE À SA TERRE
Le Seigneur dit à Abram : « Quitte ton pays et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. »
L’homme est naturellement attaché à sa terre. Il ne faut pas comprendre, d’une manière réductrice, la terre en la limitant à son aspect physique. La terre englobe ici le peuple, l’histoire, la culture, les traditions, les institutions, le système éthique, la langue, la religion, l’amitié, la fraternité, les habitudes, la nourriture et le paysage.
Être déraciné, selon Simone Weil, implique effectivement la perte de la terre sous nos pieds, la perte de son identité. La vocation d’Abraham, dans ce sens, est, humainement parlant, un déracinement, un douloureux renoncement à l’essentiel pour l’existence.
Abram quitte son pays, qui a un nom, la Chaldée, vers une terre lointaine, inconnue, dont il ignore la destination. L’acquisition de la nouvelle terre est dans le futur. Le présent d’Abram est l’obéissance : marcher en acceptant la fatigue et les dangers du voyage. Dieu seul sait où il l’envoie.
Cette voix de Dieu appelle Abram à renoncer à ses projets d’avenir pour dépendre du « Totalement-Autre » et du « Totalement-Proche ». Nos crises vocationnelles sont souvent liées à la puissance attractive de notre terre. Nous voulons rester là où il fait bon vivre.
2. LA TENTATION DE PIERRE À LA STABILITÉ
L’Évangile nous présente Jésus qui révèle sa gloire à Pierre, Jean et Jacques sur une haute montagne.
Il est transfiguré devant eux et la voix du Père retentit du ciel : « Celui-ci est mon Fils en qui j’ai mis toute ma confiance. Écoutez-le. » La nuée qui couvre la montagne révèle l’autre caractère de Dieu qui se cache (Deus absconditus), et la parole qui sort de la nuée intervient pour corriger l’instinct de stabilité de Pierre.
En effet, l’évangéliste raconte que Pierre, ébloui par la gloire du Christ, demande de rester au sommet de la montagne. Il veut rester dans la commodité, mais la marche doit continuer et prendra fin dans la maison du Père.
Maurice Blondel disait : « Il est nécessaire de ne pas s’arrêter. » Pierre doit descendre de la montagne, où tout va bien, pour devenir témoin de la passion du Christ sur le mont du Calvaire, car en Jésus-Christ, selon Hans Urs von Balthasar, la gloire et la Croix sont intimement liées.
On peut alors déceler un lien indirect entre l’expérience d’Abraham et celle de Pierre. Le premier n’a pas vu Dieu, mais a entendu sa voix qui l’appelle par son nom. En prenant le bâton de pèlerin, dans une confiance totale, il marchait avec assurance comme s’il voyait l’invisible.
Pierre, quant à lui, a vu la splendeur de Dieu en son Fils et a entendu la voix du Père. Cela veut dire que la nouvelle Alliance accomplit et dépasse l’ancienne, la Loi et les Prophètes. La différence entre les deux pères dans la foi, l’un de l’ancienne Alliance, l’autre de la nouvelle, est qu’Abraham obéit sans rien exiger, tandis que Pierre voudrait rester au sommet de la montagne.
Il dit : « Maître, il est bon de rester ici. » Il est même prêt à construire trois tentes, pour Jésus, Moïse et Élie. Il ne pense même pas à lui et à ses compagnons. Pierre, dans sa spontanéité innocente, veut être le veilleur, le gardien de son Seigneur. Or, c’est Dieu qui veille sur nous. Il ne dort pas, le gardien d’Israël.
3. LE PROJET DE DIEU SUR CHACUN DE NOUS
La seconde lecture synthétise notre être dans le monde en ces paroles qui nous remplissent de joie : « Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. »
La vocation est un mystère incompréhensible pour notre raison démonstrative. Quelquefois, quand nous réfléchissons à notre vocation, nous nous posons ces questions : D’où provient-elle ? Qu’est-ce qui m’a touché sur le chemin de ma vie ? Est-ce que je corresponds vraiment à cet appel ?
Pour la vocation au mariage, on peut se poser les mêmes questions. Quand et comment est née une rencontre qui a engendré l’amour, jusqu’à la prononciation d’un oui définitif dans le sacrement du mariage ?
Seul Dieu, qui nous a créés sans nous, possède un projet sur chacun de nous. « Avant de te former dans le ventre de ta mère, je te connaissais. Avant que tu ne sortes du sein maternel, je t’ai consacré » (Jr 1, 4-5).
Nous nous rendons compte que la vocation d’Abraham a, d’une part, un aspect personnel et, d’autre part, quelque chose d’universel où chacun se retrouve dans cet appel.
Dans cette perspective, notre mission consiste à nous tenir prêts à accueillir Dieu, qui fait irruption dans notre vie, et à lui obéir sans condition, comme dans le cas d’Abraham. Aujourd’hui, le Seigneur nous recommande d’abord de quitter notre pays du moi intérieur, notre égocentrisme et notre égoïsme.
Ensuite, une fois que nous nous sommes libérés des obstacles à notre vocation, l’appelé ne s’appartient plus. Il est totalement pour le Seigneur en vue de servir son peuple, car « la grâce de Dieu est devenue visible en Jésus Christ notre Seigneur ».
4. PRIÈRE
Ouvre nos oreilles pour écouter ta parole afin de te suivre, Seigneur !
Purifie nos regards pour contempler ta splendeur sur ta montagne sainte de la Transfiguration !
Rends-nous forts pour témoigner de ce que nous avons vu et entendu, afin que le monde te rende gloire. Libère-nous de l’instinct de stabilité qui nous guette, pour être prêts à aller là où tu nous envoies. Amen.
Bon dimanche, frères et sœurs.
Paix et joie dans nos cœurs et dans le monde.
Ton frère,
Abbé Ferdinand Nindorera