En Matthieu, Jésus commence son ministère public par un long discours inaugural, appelé discours de la montagne, qui comprend trois chapitres (Mt 5-7). Jésus introduit son discours par la proclamation des béatitudes, qui sont l'objet de notre méditation.
Quelle est l'originalité des béatitudes par rapport aux autres visions du monde sur le bonheur de l'homme ? Les béatitudes sont-elles pratiquables ou, comme le disait Martin Luther, révèlent-elles simplement la condition pécheresse de l'homme ? Sans la grâce, l'homme, étant gouverné par l'instinct de l'amour de soi, ne peut pas vivre les béatitudes. Cependant, la loi est dure, mais oblige (dura lex sed lex).
Les béatitudes sont donc des phares dans la nuit du cœur de l'homme et dans l'obscurité de l'histoire du monde.
1. LE CARACTÈRE GRIMAÇANT DE NOTRE BONHEUR
La grande question de la destinée de notre existence est gravée dans le cœur de chacun de nous. Ne pas s'en préoccuper ne signifie pas l'éliminer.
Le jeune homme riche interroge Jésus : "Bon Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?" Le philosophe allemand Kant, quant à lui, consacre toute une œuvre à cette question qui touche à la moralité, en s'interrogeant : "Que dois-je faire ?" "Que m'est-il permis d'espérer ?"
Les Grecs, en particulier Platon dans son dialogue intitulé Criton, y répondent en conseillant l'obéissance à deux lois considérées comme sœurs : la loi de la cité (la justice) et la loi divine (la sagesse). L'Ade n'ouvre pas la porte d'accès à la vie bienheureuse pour ceux qui ont tenté de détruire ces deux sœurs (Criton, 54c).
Les stoïciens situaient le bonheur dans l'adéquation avec la raison, en méprisant les autres formes de bonheur. Toutes les réponses humaines à cette question inévitable présentent des fissures d'insuffisance.
Quelle est alors l'originalité du discours de Jésus sur les béatitudes ? La réponse ne se situe pas dans le rationalisme sec, replié sur lui-même dans sa prétention de suffisance, mais dans l'intelligence affective du cœur, toujours inquiète et assoiffée, comme un cerf altéré cherche l'eau vive. Les béatitudes constituent la réponse adéquate, en ce qu'elles remplissent la totalité de l'existence.
Les béatitudes sont une affaire du cœur qui oriente l'ensemble de l'existence humaine. Elles ne sont pas une théorie sur la morale du permis et du prohibé. Jésus nous donne ce qu'il est : toute son existence est la béatitude vécue dans le quotidien. En s'incarnant, il a choisi la voie de la pauvreté pour nous enrichir. Il est le Prince de la paix.
Les béatitudes constituent le critère de fond et d'action en vue du bonheur sans fin dans l'avenir. Qui vit en communion avec le Christ est déjà heureux dans ce temps présent, malgré l'ambiguïté, l'ambivalence et les contradictions de l'homme dans le monde.
Friedrich Nietzsche, dans son aphorisme 124 du Gaie Science, considère l'homme comme un navigateur qui laisse la terre derrière lui pour s'embarquer dans un océan obscur sans horizon après la mort de Dieu. Le père du nihilisme ajoute : "Il n'existe rien de plus dangereux que l'infini obscur sans rive".
Par contre, avec les béatitudes, notre vie est une montée vers la montagne du Seigneur, puisque Dieu fait homme est descendu jusqu'à nous pour que nous fixions notre regard vers le ciel. Les béatitudes sont donc des phares dans la nuit de la vie et sont unies entre elles d'une manière indissoluble. Qui réalise une seule avec un cœur pur les accomplit toutes.
2. JÉSUS VOIT, GRAVIT LA MONTAGNE ET PROCLAME
Le contexte du discours est la présence de l'humanité : une foule immense et la petite minorité des disciples que Jésus venait de constituer. Les béatitudes ont donc un caractère universel et transcendent le temps et l'espace.
Dans cette foule, je me retrouve.
"Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent de lui."
Selon les expressions chères de Romano Guardini, le philosophe allemand, Jésus est "le Concret vivant", car il nous fait grandir. Il nous élève sur sa montagne sainte. Il a "un regard qui écoute", qui intuitionne les questions profondes qui nous inquiètent et qui restent suspendues sans réponse.
En Matthieu, Jésus prononce ce discours considéré comme la "magna carta" sur la montagne, tandis que chez Luc, il proclame son discours-programme étant dans la plaine. Les deux lieux ne s'opposent pas, mais expriment l'identité du Messie (Lc 6,20-22). Jésus est la Montagne d'amour et la Plaine de la vérité.
Jésus enseigne assis, contrairement à Moïse qui présente le Décalogue debout. Saint Augustin dit que la position assise de Jésus est le "signe de la dignité du Maître".
En Matthieu, la montagne a un sens symbolique et spirituel très profond. Ce lieu élevé fait référence au mont Sinaï où Moïse reçoit la loi qui guidera son peuple vers la terre de la liberté (Ex. 19,16-20). Les psaumes 14 et 24 soulignent la condition pour demeurer dans la montagne du Seigneur : y habitera "celui qui n'accepte rien pour nuire à l'innocent" (Ps 14,5), "l'homme aux mains nettes, au cœur pur, qui ne jure pas pour tromper" (Ps 24,4).
Jésus se présente donc plus que Moïse, car c'est lui qui est la Loi Nouvelle de l'amour. Il est l'homme au sens parfait du mot, car "il est doux et humble de cœur" (Mt 11,25-27).
Jésus accomplit aussi la prophétie d'Élie, qui rencontre le vrai Dieu sur le mont Horeb (1 R 19,8). Dans les traditions païennes, la montagne est la demeure des divinités comme l'Olympe. Elle est le lieu d'inspiration poétique, lyrique et épique des Muses comme le mont Hélicon.
Gravir la montagne est un acte de sacrifice et de purification.
3. L'UNIVERSALITÉ DES BÉATITUDES
Ce discours sur la montagne met en évidence le caractère universel de la loi nouvelle. L'universel n'est pas la quantité, mais le bon grain semé dans le champ vaste du cœur de chacun, qui produira au moment voulu beaucoup de fruits.
La première lecture du prophète Sophonie annonce que la reconstruction du peuple d'Israël sera réalisée par le petit reste : les pauvres de Dieu (anawîm), les humbles du pays. Font partie des destinataires des béatitudes toute personne qui s'engage à chercher la justice dans l'humilité, qui s'abstient de toute forme de mensonge et qui prend pour abri le Seigneur.
Ceux qui s'efforcent d'entrer à travers la porte étroite des béatitudes sont considérés comme des fous. Mais il nous faut des fous de Dieu dans ce monde marqué par la folie meurtrière. Saint Paul écrit dans la seconde lecture : "Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les puissants".
Gandhi fait partie de ces fous choisis par Dieu pour confondre les puissants. Sans l'inspiration des béatitudes, il n'aurait pas réussi son projet de non-violence active qui a désarmé les armées.
Il disait : "Un homme ne peut rien faire sinon qu'avec la force et la grâce de Dieu. Seul avec sa grâce, il aura le courage de mourir sans rancœur, sans peur et sans répression".
Le psaume 48 critique sévèrement l'homme qui confond le bonheur avec la richesse, car "aux enfers il n'emporte rien". Est bienheureux, par contre, celui qui choisit librement et par amour pour Dieu la voie de la pauvreté en esprit contre l'égoïsme, de l'humilité contre l'arrogance et la violence.
Les héritiers du Royaume sont les affamés et assoiffés de justice contre les injustes, les cœurs purs contre les immoraux, les miséricordieux contre les méchants, les artisans de paix contre ceux qui attisent le feu de la guerre en parole et en action.
4. PRIÈRE POUR LE DON DES BÉATITUDES
Donne-nous, Seigneur, une vie nouvelle enracinée dans tes béatitudes.
Viens changer nos cœurs de pierre en cœurs de chair, car ce sont les cœurs purs, sensibles au cri des miséreux, qui te contempleront face à face dans ton Royaume de justice et de paix.
Fais que nos responsables politiques renoncent à l'esprit de boulimie du pouvoir et de l'avoir, afin qu'ils s'engagent à œuvrer pour la justice et la concorde. Heureux les partisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu. Amen.
Bon dimanche, frères et sœurs.
Paix et joie dans nos cœurs et dans le monde.
Ton frère,
Abbé Ferdinand Nindorera