Il y a un rapport étroit entre l'amitié ou l'intimité avec quelqu'un et la prière, au point de constater que l'une fonde l'autre. Si l'homme ne peut pas vivre sans cette intimité, la vie ne peut pas s'épanouir sans la prière. La prière devient alors une catégorie caractéristique de l'être de l'homme (homo orans), en tant qu'ouvert à l'intimité amicale avec Dieu (homo religiosus). Par conséquent, il faut prier en tout temps et en tout lieu dans la confiance que Dieu nous écoute et agit en se donnant soi-même pour nous.
1. La prière d'intercession d'Abraham
La première lecture d'aujourd'hui nous présente un autre don d'Abraham, après celui de la charité : c'est un homme de prière. La prière d’intercession d’Abraham est une forme de colloque courageux avec Dieu. Il se tient devant sa face et s'entretient avec lui comme des amis. Il ose, avec courage, prier pour le salut des cités perverses, Sodome et Gomorrhe.
Le courage, dans sa racine grecque parrēsia, veut dire un "franc-parler" : dire vrai d'une manière libre, claire et directe. Abraham ne prie pas comme les hypocrites (Mt 6,5-8). Abraham est devant Dieu tel qu’il est. Son rapport avec Dieu est amical, sans ignorer sa condition de fragilité et de précarité. Il se considère comme "poussière et cendre" devant la Majesté divine. Abraham est libre dans son intercession, car il ne cherche aucun intérêt personnel. Pour cela, Dieu prend au sérieux ses déclarations. Pour la sixième fois, il s'arrête au chiffre dix. Dieu comprend toujours Abraham et dit : "Pour dix, je ne détruirai pas."
Cette prière d’intercession d’Abraham, et la réponse de Dieu, répondent d’une manière claire à la question classique sur la bonté de Dieu et le problème du mal moral – individuel, social, collectif et structurel. Elle est posée en ces mots : "Si Deus est, unde malum ?" (Si Dieu existe, d'où vient le mal ?).
Dans ses interrogations sur la racine du mal, saint Augustin fait intervenir le libre arbitre de l’homme, en disant : "L'iniquité, la méchanceté dérivent d'une volonté perverse qui fait qu'en s'éloignant de Dieu, l'homme tombe vers le bas." Il ajoute : "Seul qui s'élève vers la réalité supérieure se fait semblable à Dieu" (Conf. VII, 16,22).
Ce n’est donc pas Dieu qui détruit Sodome et Gomorrhe, mais plutôt leur perversion, car, selon Platon, dans les affaires humaines, Dieu est innocent. Le mal n’épargne pas le malfaiteur, car "qui a investi dans le néant l’obtiendra", comme nous le dit Maurice Blondel.
2. Jésus, le seul juste
Si ces villes ont été détruites, c’est parce qu’il y manquait un seul juste. L’intention de Dieu n’est pas de détruire, mais de sauver. C’est pourquoi, "quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme" (Ga 4,4).
Pourquoi Dieu s’est-il fait homme (Cur Deus homo) ? Notre Credo dit : "Pour nous les hommes et pour notre salut, il descendit du ciel." La seconde lecture de la lettre de saint Paul aux Colossiens résume la mission du Christ en ces paroles : "Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix."
Jésus est le seul juste qui nous justifie. En Jésus Christ, le seul juste, se réalisent ces paroles du psalmiste : "De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce : tu as entendu les paroles de ma bouche. Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre" (Ps 137).
Jésus meurt sur la croix, ressuscite d’entre les morts pour nous faire vivre. Sa mission est de donner la vie et qu’on l’ait en abondance (Jn 10,10).
3. La prière, l’amitié et l’action
L’Évangile nous présente une relation intrinsèque entre l’amitié, la prière et l’action en faveur du frère dans le besoin. En effet, la foi, la prière sans les œuvres sont vides. Luc articule la question du disciple et la réponse de Jésus en trois temps.
Dans un premier temps, Jésus, ami fidèle, est un homme de prière : "Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière." Il prie pour entrer en intimité avec le Père et nous faire entrer dans cette intimité afin que tous soient un (Jn 17,21). La prière conduit à l’engagement pour participer à l’édification de la communauté où chacun se sent chez lui.
Dans un second moment, Jésus répond au disciple qui veut apprendre à prier, en le renvoyant à la culture de l’amitié avec Dieu, qui n’est pas un Dieu indéterminé, mais un Père riche en miséricorde.
Dans un troisième moment, Jésus fait une illustration concrète de la prière, à travers une relation de circularité de trois amis, où ladite relation se fait dans la nuit. L’élément matériel unificateur qui renforce cette relation est le pain. D’une part, il y a un voyageur qui arrive chez un ami au milieu de la nuit, mais il n’a rien à lui offrir. D’autre part, il y a la sensibilité de celui qui accueille l’ami, qui va à son tour déranger son ami en pleine nuit pour qu’il lui prête trois pains.
Le pain, selon Augustin, symbolise la vertu de la charité, qui s’oppose à la pierre, laquelle signifie le cœur dur, égoïste. Tous les trois sont en difficulté : le voyageur qui marche dans la nuit est fatigué et a faim ; son ami est sans pain et marche dans la nuit vers son ami ; l’ami de l’ami se repose avec ses enfants.
Jésus enseigne à son disciple de se comporter comme celui qui insiste pour que son ami lui donne ce dont il a besoin pour prendre soin de l’ami affamé.
Nous pouvons tirer deux conclusions de cet exemple :
Premièrement, dans l’amitié, il y a un sans-gêne, une saine spontanéité dépourvue de diplomatie. L’ami ne vise pas son intérêt propre. Selon Cicéron, un vrai ami se reconnaît dans les moments de difficultés (verus amicus in re incerta cernitur). Saint Augustin oriente positivement cette définition, car dans l’amitié vraie, il y a une seule âme dans deux corps. L’ami est heureux du bonheur de l’autre. Sa joie réside dans la joie de l’autre.
L’amitié avec Dieu, qui s’exprime dans notre manière de prier, éclaire notre amitié. Ainsi, notre prière ne doit pas être égoïste, narcissique, autoréférentielle, comme dans le cas du pharisien dans le temple qui prie en s’exaltant et en critiquant le publicain (Lc 18,11).
Deuxièmement, Dieu nous donne plus que ce que nous lui demandons, si notre prière est enracinée dans son amitié. Jésus dit : "Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent." À l’esprit de l’homme qui vivifie l’être, Dieu accorde l’Esprit Saint qui sanctifie l’être. Selon Meister Eckhart : "Dieu ne peut donner rien de moins que lui-même." L’agir de Dieu dans notre vie dépasse de loin ce que nous lui demandons.
4. Seigneur, enseigne-nous à prier
Seigneur Dieu, je te remercie de ta patience et de ta miséricorde sur moi.
Seigneur mon Dieu, tu me scrutes et tu me connais. Je ne te cache rien. Tu sais combien je suis lent, paresseux, nonchalant, superficiel, affairé, apathique, quand vient le moment de prière.
Je te demande, Seigneur, une chose, une chose que je désire de tout mon cœur :
Enseigne-moi à prier.
Apprends-moi à unir la prière, l’amitié et l’action, pour être à ton service et servir le prochain qui frappe à ma porte pendant la nuit de la vie et de l’histoire.
Aie pitié de moi qui ne suis que poussière et cendre. Amen.
Bon dimanche, frères et sœurs.
Paix et joie dans nos cœurs et dans le monde.
Ton frère, Abbé Ferdinand Nindorera